II - Les échecs de l'Europe
Le libéralisme économique antidémocratique de Bruxelles
Les "démocraties illibérales" d'Europe de l'Est
Le libéralisme démocratique du Président Macron
Le retour du débat politique en Europe : les trois visions de l'Union
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Source : Le Figaro - page 21 - 1er Septembre 2018 - Benjamin Haddad, chercheur en relations internationales au Think tank américain Hudson Institute Les technocrates de Bruxelles ont substitué leur expertise technique au débat politiqueL'Union Européeenne s'inspire, dans une large mesure, de la logique fonctionnaliste : la coopération technique entraînera la convergence politique. L'expertise remplace le conflit, le droit supplante la politique ../.. Les désaccords techniques, gérés par des experts, remplaceraient progressivement les conflits idéologiques dans nos démocraties : l'efficacité, les règles, le droit se substitueraient aux valeurs. Cet optimisme a fait long feu. Fukuyama lui même (à l'origine de ce concept de fin de "l'histoire"), constatant l'essor des mouvements populistes, revient sur sa thèse (d'une fin de "l'histoire" après la chute du mur de Berlin en 1989) dans son livre à paraître en Septembre 2018 aux Etats-Unis, "Identité, la demande de dignité et la politique du ressentiment". La globalisation, selon Fukuyama, a entraîné son propre contre-choc : un retour du désir d'enracinement, d'appartenance. Loin de se résigner aux nationalismes de droite ou aux "politiques des identités" (analyse de la société en termes d'appartenance sexuelle, ethniques, religieuses ....) chères à l'extrême gauche, Fukuyama veut croire en une identité inclusive fondée sur un attachement à des valeurs et institutions communes et universelles, citant en cela l'identité républicaine française. Les démocraties illibérales des anciens pays communistes d'Europe de l'EstLes crises récentes de l'Union Européenne ont démontré les limites de cette tentative de dépolitisation. La crise de l'Euro, des réfugiés ou encore la relation avec la Russie ne sont pas seulement des crises touchant l'efficacité des instruments de l'Union. Elles révèlent surtout des modèles de société, des valeurs profondément contradictoires. Orban fut l'un des premiers à le revendiquer dans un fameux disours de 2014 : "Le nouvel Etat que nous sommes en train de construire est un Etat illibéral, un Etat non libéral. Il ne nie pas les valeurs fondamentales du libéralisme comme la liberté. Mais il ne fait pas de l'idéologie un élément central de l'organisation de l'Etat. Il applique une approche spécifique et nationale". L'Europe technocratique de Bruxelles impose un libéralisme économique antidémocratiqueTrop longtemps les libéraux européens n'ont su répondre à ce défi, préférant l'éviter. Dans son essai "Le Peuple contre la démocratie", le professeur à Harvard Yascha Mounk, expert et critique du populisme, oppose les "démocrates illibéraux" comme Trump ou Orban aux "libéraux antidémocratiques", qui contournent le processus électoral pour mieux promouvoir leurs objectifs politiques. A Bruxelles comme aux Etats-Unis, des accords de libre-échange aux politiques migratoires en passant par les questions de société, des pans entiers du débat public sont happés par les bureaucraties et les juges (en particulier la Cour suprême américaine) pour éviter le choix incertain des électeurs. Par exemple, la légalisation du mariage homosexuel sur l'intégralité du territoire américain est souvent mise au crédit de Barak Obama alors que celui-ci avait fait campagne explicitement contre lors de sa campagne en 2008. Il s'est contenté de nommer des juges progressistes à la Cour suprême qui s'est ensuite penchée sur ce sujet. L'Europe libérale démocratique du Président MacronSi Mounk partage les critiques adressées aux politiques prônées par les populistes, de la fermeture des frontières à l'immigration au protectionnisme en passant par un discours xénophobe, il reproche aux libéraux de n'avoir pas su défendre leurs préférences par la voie électorale, s'attirant en retour les foudres des électeurs. A force de reprocher aux populistes leurs tendances autoritaires, on oublie que ce sont souvent les libéraux qui n'ont pas su s'adresser aux électeurs. A cet égard, Macron et Orban ainsi que Salvini sont les deux pôles idéologiques opposés d'un même phénomène de repolitisation de l'Europe. Macron n'esquive pas les questions européennes : ses meetings de campagne lors de la présidentielle voyaient fleurir les drapeaux européens ; la réforme de l'eurozone est au coeur de son mandat. Contrairement aux adversaires du Brexit en Angleterre qui opposaient une timide logique comptable à un discours prônant la souveraineté du Royaume-Uni, il n'hésite pas à faire de l'Europe une question civilisationnelle. Les partisans de l'intégration européenne et de "l'ouverture" ne doivent pas avoir peur du conflit. Le débat migratoire entre Macron et Orban, qui dépasse les différences nationales et traverse chacune de nos démocraties, n'est pas une menace pour l'Europe, mais une étape nécessaire dans la construction d'un espace public mûr. Aux électeurs européens de trancher. |